En écoutant Someone That I Used To Love, j’ai tout de suite associé les mots de Natalie Cole aux pensées de Leonard pour Michelle. Two Lovers, c’est le quatrième long métrage de James Gray. Rappelez vous, La Nuit nous appartient (2007), c’était déjà lui. On retrouve ici Joaquin Phoenix, mascotte du réalisateur. Celui-ci signerait ici son dernier rôle pour un film, l’acteur voulant se consacrer à la musique. Walk The Line, Johnny Cash, on sent l’influence…
Two Lovers met donc en scène un trio amoureux, ou plutôt deux couples, comme peut en témoigner l’affiche du film, disons… d’adolescents dans des corps d’adultes. Deux filles, un garçon, on retrouve là un schéma classique du cinéma.
Et pourtant. On se retrouve ici partagé entre Sandra (Vinessa Shaw) qui incarne la réalité matérielle, professionnelle, physique, et Michelle (Gwyneth Paltrow), qui représente une dimension plus intéressante, celle du rêve, des passions. Plus intéressante, puisque tout le film repose sur l’accession aux rêves du personnage principal, Leonard (Joaquin Phoenix). Gwyneth Paltrow joue ici le rôle d’une dépressive rayonnante, d’une femme sans carrière. Opposées par les domaines qu’elles personnifient, il est intéressant de noter que ces deux femmes ne se rencontrent pourtant pas, faute à ce héros, Leonard, qui n’en est en fait pas un.
Ce Leonard, c’est un clown, un magicien, un mec qui travaille dans un pressing… Bref, c’est n’importe qui. La façon dont le film le met en scène, le perce à jour, présente ses faiblesses font de lui un anti-héros. Il n’est pas non plus la banalité même, puisque Joaquin Phoenix lui insuffle une singularité, dans sa façon de parler, de se mouvoir notamment, mais c’est un personnage vierge, une page blanche. L’histoire préalable de son personnage importe peu: il sort de la mort, du néant dès le début du film, c’est une nouvelle naissance pour lui. Cet homme, donc, rencontre simultanément deux femmes, Michelle, qui lui montre le rêve, et Sandra, qui le ramène à l’ordre, à la réalité sans cesse. Michelle est fascinante, Sandra moins, et la réalité qu’elle représente le justifie pleinement.
Le schéma qu’utilise James Gray pour montrer l’alternance, la chute du rêve à la réalité est certes prévisible, puisque toujours de façon double, en rapport avec les troubles bipolaires dont souffre Leonard, mais efficace. L’identification est également très rapide: ces adultes très “jeunes”, c’est très récent comme type de personnage. On pourrait qualifier la façon de filmer très commune, et pourtant, James Gray montre l’immatériel: l’on est toujours très proche de l’affect, à fleur de peau. On jurerait ressentir les pleurs de Michelle, on souffre pour cette Sandra, timide mais réaliste. Le film tient quand même beaucoup dans un scénario, bien écrit, bien mis en scène, sans moment creux. On ne sombre jamais dans le banal, et ce qui peu sembler cliché perd en fait sa nature, pour s’approprier à cette configuration, jusqu’à devenir unique. Rien n’est laissé au hasard. En misant encore plus sur la prévisibilité de ces destins, on se retrouverait dans une tragédie, mais ce n’est pas le but de James Gray. Le film se termine sur une note certes prévisible, pessimiste, moralement incorrecte, mais tellement bouleversante. Une fois qu’il n’y a plus de rêve, on retombe dans une réalité qui n’est que trop dure… mais pour qui?